Balade d'enfance dans les rues de ma cirta 
CONSTANTINE MON ETOILLE PERDUE

Lempreur constantin

Je commencerais par cette phrase de l'écrivain français Guy de Maupassant qui disait de ma chère ville : « Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine l'étrange, gardée, comme par un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le Roumel * , le fantastique Roumel, fleuve de poème qu'on croirait rêvé par Dante, fleuve d'enfer coulant au fond d'un abîme rouge comme si les flammes éternelles l'avaient brûlé. Il fait une île de sa ville, ce fleuve jaloux et surprenant ; il l'entoure d'un gouffre terrible et tortueux, aux rocs éclatants et bizarres, aux murailles droites et dentelées ».
Et moi ,assise dans un coin perdu, je contemple cette terre qui s'élance avec fierté ,pour découvrir une Constantine si belle et rebelle riche de ses trois milles ansde défiance du temps. La porte du temps s'ouvre devant moi et les souvenirs se déshabillent, pour permettre a tout un pan de ma vie de refaire surface du fond de ma mémoire et me prendre par la main pour un pèlerinage au fond de mon enfance. Malek Haddad disait que « le passé est un très bon veilleur de nuit ». Je descend le grand escalier de ce même passé qui me suit comme un ami fidèle, et que j'ai maintes fois emprunté au gré de mes fidèles nostalgies qui s'éveillent a chaque fois face a cette ville pittoresque qui fait partie de moi . Car même loin d'elle je continue a la redécouvrir : son ciel m'a offert la sécurité que je n'ai jamais sentie qu'en elle, et désormais loin d'elle je laisse mon esprit guider mes pas vers elle, afin de les sentir plus légers car cette même terre a connu mes premiers pas dans la vie.
Constantine que les caprices du Rhumel en on fait une presqu'île, quand on franchi ton entrée on a déjà une sorte de quiétude qui nous empli le coeur, découvrant ton chaleureux accueil, car même la banalité de tes immeubles attire quand on les voit faire l'effort de s'accrocher au roc.

J'ai toujours cette joie candide, qui se nourrit de presque rien pour
« Julia Sidonia Felix fut heureuse de nom seu
Les Parques(1) ont cruellement coupés avant l'heure le fil de ses jours
Un fiancé n'a pu , hélas ,l'entraîner vers les feux de l'hyménée.
Toutes les dryades(2) en ont gémit, les jeunes filles se sont lamentée.
Et Diane(3) , en éteignant son flambeau ,a pleuré
Elle avait été prêtresse porteuse de sistre(4)de la déesse de Memphis(5)
Ensevelie ici , elle jouit dans le silence du bienfait etrenel du sommeil
Elle a vécu dix neuf ans quatre mois et quatorze jours .
Elle repose ici »
Qui pourrait se douter que sous cette terre sur laquelle je déambule si joyeusement gît une histoire d'amour enfouie au profond de l'histoire, et qui peut rester insensible a cette déchirante épitaphe sans laisser libre cours a son imagination pour essayer de reconstituer les péripéties de la vie de Julia de ses joies d'amoureuse , et de cette douleur incommensurable de son fiancé devant ce corps qu'il avait vu jadis plein de vie et qu'il retrouve gisant inerte.
Passerelle Perregaux
C'est là sur cette Coudiat que se trouve la crèche de mon enfance, celle qui a connu mes pleurs et mes rires d'enfants, celle ou j'ai appris mes premières chansons qui vantaient la beauté de ma ville des ponts .
Je me dirige a présent vers les arcades qui s'élancent comme un serpent , où sous la protection de leurs voûte des magasins offrent le rêve (ici des bijoux , là de beaux habits.. etc.) , et j'ai l'impression que chaque recoin se souvient de m'avoir vu passer un jour. Je fini par me pencher sur la balustrade de la place de la « pyramide » pour m'offrir le spectacle du vide qui s'étend au delà de mon regard, et qui étale a mes pieds une splendeur qui me saute au visage .Le spectacle qui empli mes yeux ressemble a un tableau de maître où se réunissent tous les arts du monde .

Gorge du Rhumel
La montagne de roc entoure entre de ses bras les habitations et les ponts qui s'élancent dans le vide pour relier tous les recoins de la ville .Le pont Sidi Rached qui a l'age de mon grand père (1912) avec ses vingt sept arches défie ce vide étourdissant de

Statue de Costantin

Pont Sidi Rached
Dans Constantine il y a tellement d'amour qui se dégage de sa modernité qui épouse sa tradition qui remonte a des siècles ou elle a eu a souffrir de toutes les invasions qui ont mis a rude épreuve sa résistance , elle subit plus de quatre vingt sièges , et en forteresse naturelle elle a su braver les assauts de ses ennemis les plus téméraires, même les vandales et leur férocité appelés par Boniface ne purent arriver au bout de leurs desseins face a ce rocher imprenable
J'ai longuement couru le long des ruelles étroites qui faisaient la joie de mon enfance ,et voila c'est la fête de l'aïd , je suis une petite fille qui, avec mes deux soeurs Iman et Amira sous l'oeil vigilent de notre mère Maria on partait a la conquête des magasins qui prenaient un air de kermesse , pour acheter des habits de fêtes .Durant ces jours Constantine devient fébrile ,les gens tous accompagnés d'enfants exigeants sillonnent les ruelles a la recherche de ce qui comblera les caprices de leurs rejetons. C'étaient les moments les plus forts de mon enfance, et même aujourd'hui au hasard d'un parfum qui embaume la rue de n'importe quelle ville où je passe, me transporte vers ces odeurs de ma tendre enfance dans les rues de « Bled El Houa » « ville de l'air (vide) » et « ville des passions ».La magie de la langue arabe a fait que le terme « houa »signifie a la fois le vide et la passion et Constantine réunissait les deux. Hotel de Ville Entre les constructions du coeur de la ville qui se dressent avec fierté et qui marquent le passage de la civilisation française ,des ruelles étroites viennent les rejoindre pour nous mener vers la partie traditionnelle de la ville avec ses échoppes si bien achalandés et grouillant de monde , tout droit sortit d'un conte des milles et une nuit , il ne manquait plus que Scherazade, mais ces femmes voilée de Mlaya qui passaient comme des ombres ajoutaient au décors le mystère de leurs beautés et nous faisaient oublier Sherazade le temps d'un moment . Femme avec Mlaya La légende raconte que le noir de leur ample Mlaya remonte a la mort de Salah Bey en 1792 .Les constantinoises portent désormais la couleur noire en signe de deuil pour ce bey que la chanson erige en « bey des beys », car en fait il régna pendant vingt et un an et malgré la cruauté dont il fit preuve a certains moments a l'égard de ses « opposants » il laissa dans la mémoire des constantinois un souvenir impérissable. Son tombeau porte l'épitaphe combien élogieuse : « Tombe qui brille a l'apogée de la félicité, comme un collier de perles précieuses ! ici gît le bey du siècle , le frère des nobles sentiments, ici reposent sa vertu et son équité » .
Le palais de Ahmed bey Mon père se plaisait a nous raconter l'anecdote qui disait que : « les Algéroises ayant vu les Constantinoises porter un voile noir au lieu de faire comme elles en portant un voile blanc , disaient a ces dernières ironiquement « de qui portez vous le deuil » , et les Constantinoises répliquaient sournoisement « nous portons le deuil ,de vous voir ensevelies dans ce blanc linceul » Le vacarme des vendeurs et des acheteurs de la vielle n'empêche en rien cette magie qui nous fait apparaître un voile qu'on écarte aisément pour laisser voir plein d'histoires qui remontent assez loin dans le passé de la ville : place des chameaux , place des galettes... ect.Il y a un mélange fabuleux de couleurs , mais ce qui nous imprègne le plus c'est l'air doux du MALOUF Constantinois caractérisé par ses dix « noubates » et qui diffère de ceux pratiqués par d'autres écoles comme Alger et Tlemcen . Le Malouf constantinois se chante et enchante. Toutes ces belles « Kassaides » qui ont bravé les aléas du temps et sont arrivées pour égayer nos oreilles et réveiller nos sentiments, chantées par des chanteures comme cheikh Raymond a la voix profonde, Fergani et sa voix mielleuse ou Rahmani Salah et sa voix envoûteuse accompagnés des lamentations de ces violents tout droit sortit d'un conte.
J'ai donc grandi au rythme de ce malouf enchanteur et ces succulents gâteaux que seule la tradition en connaît l'origine : baklawa * , mhadjeb,ktayeffe,bssissat... etc, comme j'ai grandi a l'ombre de ces somptueuses robes caftans si bellement brodées au fils d'or que des mains expertes et des yeux bravant la fatigue ont en fait des chefs d'oeuvre qui represente le prestige de Constantine c'est toujours pour moi un plaisir immense que de vouloir aller au bout de chacune de ces ruelles qui ressemblent a des labyrinthes qui cachent des mystères , mais qui regorgent de plein d'amour que leurs habitants offrent au passage , et qui représentent si bien la chaleur de l'accueil Constantinois . Je revois mon père qui nous narre l'histoire de Constantin qui donna son nom a la ville, alors qu'avant lui Domitius Alexander résident a Carthage essaya en vain de lui donner le sien ; du monument au mort et sa statue de la « victoire aillées » qui semble s'apprêter a faire le grand saut vers les plaines du Hamma que jadis on appelait « Plaisance ». C'est un magnifique arc de triomphe, élevé à la mémoire des soldats morts durant la grande guerre. Il est la réplique de celui de Trajan qui s'élève au milieu des ruines romaines de Timgad ; du « Palais du bey » où Ahmed Bey gardait sa chère Fetouma l'esclave noire qu'il chérissait ou Aicha sa favorite la belle Italienne .Plus tard ce palais qui a été construit sur l'emplacement d'un ancien magasin des armées turcs a reçu pendant l'occupation française la visite de Napoléon III qui y séjourna. Le Bey Ahmed ne put profiter de sa belle architecture andalouse que trois années.
Monument aux Morts Papa nous parlait de tant d'autres endroits les uns plus historiques et pittoresques que les autres, car on faisait souvent des sorties pour profiter de la beauté de cette ville affalée sur le rocher et défiant le vide, surtout au printemps quand tous ses coteaux alentours se parent de milliers de fleurs de toutes les couleurs et que l'évasion vers ces espaces permettait de changer de décor, mais j'étais toujours contente le soir de retrouver les murailles de ma ville aux milles lumières qui l'embrasent au crépuscule
Le chiffre « sept »aurait du être son symbole : Sept portes permettaient d'y entrer ,sept ponts bravent le vide pour relier ses differents faubourgs , septs tunnels adossés au flanc du roc sur le boulevard de l'abîme permettant de s'évader vers Skikda, sept montagnes l'entourent , et enfin même le passage de la Brèche en sous sol du centre ville comporte sept entrées . A chaque visite on a toujours l'impression que c'est la première fois que l'on découvre ces tunnels et ces ponts tellement ils sont si majestueux, et finalement la visite finit toujours par la passage par le pont haubané de Sidi Rached l'un des plus hauts ponts de pierres du monde a son époque , où l'on est plus haut que les oiseaux , avec une certaine sensation de régner sur la ville du haut de ses PONT SIDI RACHED Pourtant il a fallu un jour quitter la chaleur de Constantine pour aller m'installer ailleurs, et la préparation du déménagement s'est si vite passée que je ne me rendait pas compte du dur moment que j'allais vivre , il fallait quitter mon quartier la cité Daksi sur les hauteurs de Constantine ou j'ai toujours vécu ,mon ecole ,et tant d'autres choses dont je n'ai senti l'importance que quand je les ai perdues . On a tout mis dans des cartons, mais le plus important a emporter, aucun paquet ne pouvait le contenir : mes souvenirs , la beauté de cette ville , et la chaleur de ce quartier. Ceux là je les garde bien au chaud dans mon coeur, et aujourd'hui je me rend compte a quel point Constantine me manquera toujours car j'ai laissé en ses ruelles les plus beaux jours de ma vie et mon esprit sera a jamais meublé par son souvenir .








